Expression directe

La montée d’un mouvement d’activisme actionnarial conservateur…

ETATS-UNIS – Selon le Financial Times, les investisseurs conservateurs entendent contrer l’activisme actionnarial croissant dont les entreprises font l’objet sur des enjeux ESG. Ils perçoivent cette pression croissante sur l’ESG comme l’emprise dominante d’une vision politique de gauche de l’entreprise qu’il convient de combattre. En particulier, ils s’opposent à la vision d’un capitalisme des parties prenantes. Ils considèrent que l’entreprise doit se concentrer sur la création de valeur pour les seuls actionnaires et que l’intégration de préoccupations sociales ou environnementales par l’entreprise revient à la rendre ‘woke’.

Concrètement, les actionnaires activistes conservateurs agissent de deux manière lors des Assemblées Générales :

  • En introduisant des résolutions portant sur les mêmes thématiques que celles qui mobilisent des investisseurs progressistes (les droits humains, l’égalité raciale et de genre et l’activité politique et de lobbying des entreprises). Les résolutions introduites demandent une gestion conservatrice de ces sujets : soit elles veulent imposer aux entreprises de ne pas consacrer de moyens sur ces enjeux, perçus comme hors de la mission de l’entreprise, soit elles entendent combattre la mise en place de politiques RSE/diversité et inclusion ou d’initiatives de transparence au sein de l’entreprise ;  
  • En s’opposant aux résolutions déposées par des investisseurs progressistes, en particulier celles qui exigent des entreprises plus d’actions sur les enjeux climatiques, de diversité et inclusion et de lobbying responsable.

Ainsi, sur l’année 2022, 529 propositions de résolution auraient pour l’instant été déposées par des actionnaires en Assemblée Générale aux Etats-Unis, dont 5% par des actionnaires institutionnels politiquement identifiés comme conservateurs, une proportion faible mais en hausse significative par rapport aux années précédentes.

Un exemple clair de ces oppositions politiques est fourni par le cas de l’Assemblée Générale 2022 de l’entreprise Johnson & Johnson, où deux propositions de résolutions idéologiquement opposées ont été introduites par des actionnaires concernant la diversité et l’inclusion. Si ces deux propositions empruntent un langage commun – en demandant à l’entreprise de mener un audit en matière d’équité raciale – elles assignent à cet audit des finalités très différentes. L’une de ces résolutions a été déposée par une organisation conservatrice et requiert l’audit pour déterminer si la politique d’inclusion et diversité menée par l’entreprise n’a pas abouti à des discriminations à l’encontre des employés n’appartenant pas à une minorité raciale. Au contraire, l’autre résolution, déposée par un actionnaire progressiste, demande à l’entreprise de procéder à un audit afin d’évaluer si les pratiques marketing de l’entreprise ne sont pas racialement discriminantes.

Cette pression croissante des actionnaires conservateurs se structure désormais via des initiatives coordonnées, qui voient des coalitions d’investisseurs institutionnels conservateurs se former.

Le fer de lance idéologique de cette mobilisation conservatrice est notamment incarné par le National Center for public policy research, think tank conservateur, qui publie depuis 3 années un guide de vote des investisseurs en Assemblée Générale. L’objectif du guide est défini en ces termes : « aider les investisseurs conservateurs et libertariens à naviguer la saison des Assemblées Générales en fournissant des lignes directrices claires sur les meilleures et les plus mauvaises résolutions. » En ce sens, le guide dresse une liste de 18 propositions de résolutions à soutenir, car introduites par des investisseurs institutionnels conservateurs ;

Cette liste de résolutions pour lesquelles il est encouragé à voter contre, a 3 centres d’attention principaux :

  • Résolutions visant à relever / préciser les objectifs climatiques de l’entreprise (ex : résolution proposée pour l’AG de ExxonMobil ‘Issue audited climate transition plan’)
  • Résolutions demandant plus d’actions et de transparence en matière de diversité et d’inclusion (ex : résolution proposée pour l’AG de Hasbro : ‘Report on diversity programs’) ;
  • Résolutions exigeant un encadrement ou un renforcement de la transparence des pratiques de lobbying et d’engagement politique des entreprises (ex : résolution proposée pour l’AG de AT&T : ‘report on election spending’).

Un exemple d’un actionnaire appliquant les principes du guide peut être trouvé dans l’organisation The Boardroom Initiative. Elle rassemble des actionnaires institutionnels conservateurs et a pour finalité de « garder les entreprises neutres, centrées sur le business et hors de la politique ». Celle-ci a déposé une proposition de résolution à l’Assemblée Générale de Bank of America du 26 avril 2022. La résolution demande à la banque de procéder à un audit sur les discriminations « illégales et inconstitutionnelles » dont seraient victimes les employés en raison de l’application de politiques d’inclusion de l’entreprise. The Boardroom Initiative interprète la politique diversité & inclusion de l’entreprise comme étant discriminante envers les salariés n’appartenant pas à des groupes ethniques minoritaires / envers les hommes.

Cette résolution est emblématique du combat majeur des activistes conservateurs lors de la saison 2022 des Assemblées Générales : la remise en cause des programmes de diversité et inclusion déployés par de nombreuses entreprises américaines.

Source : Cet article est issu de la veille hebdomadaire effectuée par la FAS, partagée avec les adhérents de l’AASGO. La FAS est membre de l’Observatoire des Actionnaires d’Avenir (OAA) et participe à son Comité d’orientation.